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Le Châtelain

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Le Châtelain

Message  Swann le Mer 23 Sep - 16:27

Le châtelain, de son vrai nom Georges Delacroix, contrairement à la croyance locale, n’avait pas de sang bleu.
Celui que les villageois appelaient « le balafré » tenait pourtant son château de famille. Un ancêtre l’avait acheté à la révolution pour une bouchée de pain, et l’exploit avait été, dans ce milieu plutôt modeste, de le conserver jusque là.
Ses parents avaient trimé toute leur courte vie pour lui transmettre ces pierres et il était maintenant le dernier de la lignée car il n’avait pas d’héritier. Il avait bien essayé de participer à la vie locale en se présentant aux élections municipales, mais en vain. Là, comme ailleurs, le poste allait à ceux qui ressemblaient aux autres en étant seulement un peu plus cupides…
Le châtelain s’en fichait. Bien sûr…
Héros de la grande guerre, il tenait son influence de son intelligence plus que de son appartenance à une société discrète se reconnaissant à sa poignée de main.
Georges Delacroix était instituteur par vocation en aout quatorze quand il avait été bombardé lieutenant. Ceci dés son incorporation et sans aucune instruction, et muté illico sur le front.
Blessé plusieurs fois à la tête de sa section, il aurait pu finir Général mais sa promotion s’était arrêtée au grade de Capitaine en raison de sa forte personnalité. En fait, il avait échappé de peu au peloton d’exécution, ayant soutenu une mutinerie en dix sept.
De ce fait, il était doublement courageux. Et suspect.
Que faisait cet être ici dans cet environnement hostile, ce haut pays aux habitants dégénérés ? L’explication tenait à ces pierres et à sa fidélité à la tradition familiale.
Georges Delacroix, que nous appellerons désormais « Le châtelain » n’aimait pas ce pays.
Il était d’un autre monde, d’une autre patrie. Celle du courage, celle de l’humanité. Il était là, au milieu de la barbarie, où même l’enfance est bêtise et cruauté. Et il en souffrait au point de souhaiter mourir. En fait, il aurait voulu mourir jeune… comme tant d’autres qui n’aimaient pas cette vie. Le Châtelain n’était pas un homme bien, il n’aimait pas le monde où il vivait. Il n’aimait pas son prochain, et surtout, il détestait les curés...
La nuit, il lisait et ses journées se passaient sans rêves et sans espoir. Il n’avait pas de femme, pas d’enfant et cela ne le gênait aucunement.
Un jour bouleversa sa vie.
Elle bourlinguait depuis quelque temps, de collines en villages et réapparaissait quand elle n’avait plus de quoi vivre. Elle allait aussi mourir jeune mais, elle, sans le vouloir.
Elle le rencontra par hasard.
Elle n’était ni belle ni laide. Son regard asymétrique la rendait étrange. Elle était jeune et avait aussi peu de formes qu’un animal efflanqué.
Quinze, seize ans et tout de suite on pouvait penser à des attirances de bouc du vieux châtelain…Il n’en était rien. Il était glacé par cette fille qui semblait aigre tant elle transpirait la misère. Elle avait des fragilités d’oiseau, d’un coup de dent, on allait briser son encolure. Elle résistait à la mort qui lui tendait les bras à travers les autres.
Un jour, elle passa au château. Transie. Comme à son habitude de vieux solitaire, Il aurait du la chasser. Mais las ce soir, il lui permit de se réfugier dans une dépendance.
C’était fait, elle l’avait réveillé. Absolument sans le vouloir. Maigre, faible et pas très belle … Fille … C’était tout. Fille… malgré tout. Pauvre fille surtout.
Oh, rien du tout, d’abord… Ou plutôt pas grand-chose, un misérable souffle de vie.
Il l’avait donc autorisé à dormir dans une de ses granges, où le foin semblait propre et où la toiture paraissait à peu prés hermétique. C’était mieux que la lune rousse de novembre, qui annonçait un petit froid sec… Puis il l’avait oublié car après un très frugal souper, il mettait une dernière main, sans doute provisoire, à un ouvrage sur les fusillés pour l’exemple de la Grande Guerre.
Il vivait avec de terribles visions qui l’accompagneraient à présent jusqu’à sa mort. L’indignation ne l’avait pas quitté et elle devenait pour lui comme une vielle veste familière. Depuis quelque temps, l’humanisme de l’instituteur le désertait et pensait-il pour toujours. Les aigreurs comme les acouphènes dues aux fracas des shrapnels, s’incrustaient et vampirisaient sa sensibilité : il ne lisait plus, ne regardait plus la nature. Il n’appréciait plus personne. La mort de l’âme plus sure qu’une gangrène. Sauf qu’Elle allait le réveiller.
Le matin venu, elle sorti de la grange en rasant le mur tenant un maigre balluchon de sa main gauche et portant la droite à son front. D’une façon fulgurante, il se souvint d’Alain, instituteur comme lui, qui après une escarmouche à la tête de sa section se tenait le front puis d’un coup, tomba raide mort et dont le corps ne fut ensuite jamais retrouvé.
Il eu vraiment la sensation qu’elle allait mourir sous ses yeux. Et sans réfléchir courant vers elle, l’attrapa par le bras. Elle se laissa tomber au sol en boule prête à recevoir les coups habituels… Cette attitude le stupéfia et l’indigna tellement qu’il faillit le lui reprocher… que l’on puisse le soupçonner de violence le révoltait.
Les coups ne venant pas elle se résigna après de longues minutes à se lever. Et se laissa guider vers la cuisine et un bon petit déjeuner d’homme de la campagne.
La soupe au lard et le pain bistre lui semblèrent être l’antichambre de l’enfer car, à l’évidence, ces gentillesses seraient suivies de sévices et d’outrages d’une intensité équivalente à la qualité de ces égards. Pourtant, rien de ces dangers ne se produisirent.
Le châtelain, de retour à son cabinet de travail, ne souhaitait qu’une seule chose: oublier le fantôme qu’il avait croisé ce matin…Lorsqu’il descendit vers midi, elle était là, sur le banc de la cuisine, elle dormait secouée de soubresauts comme un animal qui rêve. Ouvrant enfin les yeux elle sembla éprouver une telle terreur qu’il en fut blessé et ému aux larmes... Comment pouvait-on le croire capable de faire le mal ? Lui qui n’aurait pas même déplacé une araignée du château.
Il lui parla doucement, lui indiqua où trouver du bois pour la cuisinière, où prendre de la nourriture, lui proposa de rester tant qu’elle le souhaiterait dans la grange à foin où bien dans le château si cela lui semblait plus confortable. Il lui dit qu’il écrivait toute la journée, qu’elle pouvait donc se promener à sa guise, et qu’il lui demandait de ne rien emporter car il était pauvre et qu’un pauvre ne vole pas un autre pauvre…Pardonnez moi de parler d’elle sans la nommer : Comprenez cela : elle n’a pas de nom…
Le lendemain Georges la trouva dans la bibliothèque profondément absorbée dans un ouvrage de Montaigne. Il se racla la gorge pour ne pas la surprendre, peine perdue… elle paraissait terrorisée… Il se fâcha, lui dit durement qu’elle n’avait rien à craindre de lui, qu’elle pouvait faire ce qu’elle voulait ici mais qu’il ne voulait plus qu’elle le considère comme un ogre et qu’enfin il y avait ici une salle d’eau pour les hôtes du château… le soir même elle dormait sur le banc de la bibliothèque dans une attitude de protection qui désespérément indiquait qu’elle n’avait confiance en personne.
Georges passa au dessus d’elle pour éteindre la chandelle. Il s’attendait à l’odeur aigre du petit corps sans hygiène, aux auréoles de crasse, aux cheveux collés, aux vêtements sans couleurs… Elle sentait les fleurs. Il se souvint de ce que la religion de son enfance disait des saintes : dans leur martyr, elles embaumaient. Il faudrait qu’il en parle avec Giovanni…
Le lendemain, sans prévenir elle était dans la salle d’eau, entièrement nue. Le Châtelain, en entrant, se senti terriblement coupable. Le petit corps n’avait rien d’érotique, il était bleu tellement diaphane… elle avait la silhouette efflanquée et sans hanches d’un garçon… ce corps aurait pu être celui d’un supplicié… Elle ne chercha pas à se cacher. Ses mouvements, lents, trahissaient son incapacité à se protéger. Il sortit, honteux.
Dés lors elle resta au château, dormait dans la bibliothèque, lisait toute la journée avec une rapidité étonnante, mangeait peu.
Le Châtelain ne détectait aucune trace de sa présence, sinon le soir lorsqu’il descendait lui mettre une couverture sur le corps, cette curieuse odeur florale qui émanait d’elle.
Il savait bien qu’elle ne dormait pas, aussi, à voix basse, il lui disait les paroles rassurantes qu’au fond de lui il avait retrouvé. Celle de sa mère à l’enfant qui avait peur de la nuit, peur de la vie. Cette nuit pour lui, définitive depuis les assauts de Nivelle.
Depuis son arrivée, elle n’avait pas prononcé un mot, aussi la crut-il muette, et c’est ainsi qu’il la baptisa. Muette donc, aimait la lecture… Un soir de décembre, il répara le vieux phonographe et fit grincer une pièce de Bach pour clavecin. Elle sembla tellement émue qu’il pensa à une crise d’épilepsie et regretta son initiative…Il comprit alors pourquoi elle semblait en extase devant les pauvres tableaux de famille…Tableaux qui, des années plus tard, s’avéreront d’une valeur artistique et vénale si inestimable, qu’ils lui permettront de sauver le château de la ruine.
Le jour où Muette, la mal nommée, retrouva la parole le plongea dans un abime de perplexité… Elle lui demanda d’une voix claire, s’il croyait que Saint Paul avait trahi la parole du Christ en ouvrant délibérément la religion chrétienne au plus grand nombre ou si cette ouverture était le résultat et la volonté du divin.
Ce jour la, il fut définitivement à ses propres yeux, vieux et idiot.
Muette évolua tranquillement. Elle semblait de jour en jour plus sociable, préparant même les repas avec un certain talent culinaire ; une cuisine de pauvre : soupe d’orties, carottes sauvages sous la cendre ; toujours, elle glissait dans la vie sans laisser la moindre trace. Si ce n’était cette signature florale quasi irréelle.
Ses lectures stupéfiaient le châtelain : après Montaigne et Bossuet, elle attaquait Spinoza avec, Georges avait volé son expression à la dérobée, une gourmandise étrange.
Elle avait élu résidence dans la bibliothèque et passait de ce lieu à la salle d’eau, entièrement nue et glabre, glissant comme un fantôme chétif, le regard intérieur. Le Châtelain restait stupéfiait devant cette apparition de Delvaux sans hall de gare et où l’apparition semblait venir d’Auschwitz, nom de lieu qui n’avait alors, aucune notoriété.
Dés lors, la silhouette blanche aux cheveux noirs promenait son allure chryséléphantine dans les couloirs délabrés du château en redonnant au châtelain un apaisement, une sérénité qu’il ne connaissait plus depuis un temps perdu dans sa mémoire.
La fragilité fantomatique de Muette la rendait belle : sa peur ne la courbait pas, sa fragilité était son élégance. Muette glissait sur le sol en marchant pour se faire oublier ; Le châtelain remarquait le port de son cou et songeait au spectre de Marie Antoinette hantant la bergerie de Versailles…

In "Le Crétin des montagnes"

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Re: Le Châtelain

Message  Nilo le Jeu 24 Sep - 17:30

Je laisse un message pour dire que je suis passé. Comme toujours je passe.
Je ne sais plus quoi dire sur ces lignes qui toujours m'enchantent par leur précision, leur justesse et leur profondeur.
Et ces références dont tu parsèmes toujours le récit sont là à me rappeler mes questions. Ainsi cette apparition de Saint Paul...

Nilo, lecteur d'épitres.

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Re: Le Châtelain

Message  Zlatko le Jeu 24 Sep - 18:36

J'aime tout particulièrement cet extrait. Beaucoup de choses, la complexité du Châtelain, la douceur, les souvenirs... On a envie d'en savoir plus !

Z.

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Re: Le Châtelain

Message  hortense le Mer 7 Oct - 22:00

Je ne m'ennuie jamais à vous lire...
Mais...ne vous l'ai-je pas déjà dit ?
(sourire)

H.

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Re: Le Châtelain

Message  Swann le Sam 30 Jan - 16:18

Pas exprés, promis! juré!... Clic DEDE me promène sur un de mes textes... et peut-être mon préféré.

Swann, auto UP

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Re: Le Châtelain

Message  Lalou le Sam 30 Jan - 16:22

Ya pas de mal à se faire du bien ! re-up!!!!! @ @ @

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Re: Le Châtelain

Message  Yzaé le Sam 30 Jan - 16:41

décidément, tes clics tombent bien, Swann !
je n'avais pas lu, j'ai beaucoup aimé et comme Z, j'attends la suite !
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Re: Le Châtelain

Message  Nilo le Sam 2 Avr - 10:47

Un Up grâce au Printemps de la Prose.
Et tant mieux si c'est un de tes préférés Swann, il le mérite bien.

Nilo, arrosage printanier.

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Re: Le Châtelain

Message  sasvata le Sam 2 Avr - 11:50

Ce que j'aime ce roman (faudra que je le trouve à l'occasion du reste...) Chaque personnage apparaît simplement, en toute complexité, et dans une description si fluide... Je suis fan, y'a pas à dire Wink

Sasvata, adepte du Crétin des Montagnes Very Happy

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Re: Le Châtelain

Message  Nilo le Dim 12 Juin - 16:41

Décidément le Mur à Dédé a le don de faire sortir de son trou Le crétin des montagne.
Et c'est plutôt une bonne chose.

Nilo, idiot du village.

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Re: Le Châtelain

Message  Ratoune le Mer 26 Oct - 18:57

On ne " prête qu'aux riches " qui nous le rendent bien ( en tout cas pour l'écriture ) Wink

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Re: Le Châtelain

Message  Nilo le Jeu 27 Oct - 17:34

Ratoune a écrit:On ne " prête qu'aux riches " qui nous le rendent bien ( en tout cas pour l'écriture ) Wink

Oh que oui !

Nilo, généreux avec de petits moyens.

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Re: Le Châtelain

Message  printemps d'avril le Sam 29 Oct - 15:45

Cette introduction à un roman, ou à tout le moins une nouvelle, est d'une richesse sans nom tout comme son héroïne...

Elle avait élu résidence dans la bibliothèque et passait de ce lieu à la salle d’eau, entièrement nue et glabre, glissant comme un fantôme chétif, le regard intérieur.

J'aime "le regard intérieur" !!

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