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Le Laurier
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Le Laurier
Posté depuis Chypre, j'espère que vous me pardonnerez cette incursion après tant d'absence. Avec toutes mes amitiés pour toute l'équipe,
Le laurier.
Il fallait passer le long d’une allée verte et rose d’une rose de Parme, passer dans le souffle lent et long et lourd des poussières pour entendre enfin, après quelques heures d’attente, maman évoquer cette idée éternelle de la beauté, cette parole qui en disait tant et pourtant, pourtant laissait l’impression dernière d’une rupture dans le paysage qui s’offrait.
As-tu vu les lauriers ? On dirait le rose, le soir, à la maison.
Ce n’était pas le souvenir, ici, qui affluait, mais cette candeur assez juvénile, qui formait l’expérience des gens enclins à la beauté, quoique jamais à l’art (« tu sais, on n’y connait rien »), et pour qui toute expérience se réduit, en dernier lieu, à la confrontation d’une mémoire et d’un présent, mais selon la logique un peu fortuite et spécieuse, un peu bourgeoise, de coupler le souvenir du banal à l’expression des éclats immédiats.
Il fallait passer tout au long de cette allée, et y reconnaître ce rose des lauriers en fleurs en un dernier soir de printemps, avant les chaleurs de l’été, pour ressentir quelques magies dans l’air chypriote et enfin, perdu, s’avouer vaincu devant l’infini d’un rose, perdre pied devant la sensation et ne pas courir le risque, s’accrocher au bord, l’appeler même, ce rivage qui n’était qu’un laurier rose, celui que l’on voit chaque jour, qui n’évoque plus rien, sinon une habitude.
Car ce laurier, là, c’était aussi celui de sa maison, à elle, enfant. On plante un laurier, bien rose, et c’est toujours le même. Ici comme ailleurs.
*
Te dire si c’était Chypre ou la Sicile, l’air lourd du Nil en son delta ; pour un peu, la poussière, le sable l’air austral toujours trop chaud faisaient leur effet on n’y voyait plus rien ou plus grand-chose. Peut-être le ciel dégagé sous l’ocre des plaines – mais encore c’était cinq montagnes qui du sud arrivaient brisaient les vents cette seule cargaison d’infini.
Et puis au nord, l’air envoyé à tout va vers la mer, vent d’ouest soufflant les eaux avec caresse, sans heurt, comme par inclination, ce roulis allant porté là. C’était une virtuosité qu’enrouler tel – une eau si grosse de sable, si grasse, si massive – c’était être pianiste et perdre sa mélopée dans les basses pour faire frémir quelques vagues ; c’était un rubato et la mer nous arrivait aux lèvres avant d’entendre le souffle de l’air.
Parler du vent d’ouest haletant sur les eaux, charriant un temps un monde si loin de Chypre, parler de ce vent comme des vents forts partant d’Amérique pour s’écraser perdus, étouffés sous les falaises imposantes d’Etretat et les croix de pierre, de granit et de sang breton, faire de Chypre un rivage marin et noir et bleu, quand ici la mer se dispute l’horizon avec les bruns de la montagne.
*
Certainement la confusion révélait-elle un autre type de beauté – croire à Chypre comme à la Bretagne – mais dans le même temps laissait un monde obstrué, celui de l’étonnement même. Le laurier de maman qu’elle croyait d’ici n’avait somme toute plus rien déjà de ce laurier qui, douloureusement, avec une peine infini, s’était efforcé maladivement à couvrir cette route de terre, à prendre sa part d’être, de vert, sur les marrons sablonneux pour rendre l’harmonie chypriote, harmonie en vert et or.
B.
Leocade Lawrence
Leocade Lawrence
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Le laurier.
Il fallait passer le long d’une allée verte et rose d’une rose de Parme, passer dans le souffle lent et long et lourd des poussières pour entendre enfin, après quelques heures d’attente, maman évoquer cette idée éternelle de la beauté, cette parole qui en disait tant et pourtant, pourtant laissait l’impression dernière d’une rupture dans le paysage qui s’offrait.
As-tu vu les lauriers ? On dirait le rose, le soir, à la maison.
Ce n’était pas le souvenir, ici, qui affluait, mais cette candeur assez juvénile, qui formait l’expérience des gens enclins à la beauté, quoique jamais à l’art (« tu sais, on n’y connait rien »), et pour qui toute expérience se réduit, en dernier lieu, à la confrontation d’une mémoire et d’un présent, mais selon la logique un peu fortuite et spécieuse, un peu bourgeoise, de coupler le souvenir du banal à l’expression des éclats immédiats.
Il fallait passer tout au long de cette allée, et y reconnaître ce rose des lauriers en fleurs en un dernier soir de printemps, avant les chaleurs de l’été, pour ressentir quelques magies dans l’air chypriote et enfin, perdu, s’avouer vaincu devant l’infini d’un rose, perdre pied devant la sensation et ne pas courir le risque, s’accrocher au bord, l’appeler même, ce rivage qui n’était qu’un laurier rose, celui que l’on voit chaque jour, qui n’évoque plus rien, sinon une habitude.
Car ce laurier, là, c’était aussi celui de sa maison, à elle, enfant. On plante un laurier, bien rose, et c’est toujours le même. Ici comme ailleurs.
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Te dire si c’était Chypre ou la Sicile, l’air lourd du Nil en son delta ; pour un peu, la poussière, le sable l’air austral toujours trop chaud faisaient leur effet on n’y voyait plus rien ou plus grand-chose. Peut-être le ciel dégagé sous l’ocre des plaines – mais encore c’était cinq montagnes qui du sud arrivaient brisaient les vents cette seule cargaison d’infini.
Et puis au nord, l’air envoyé à tout va vers la mer, vent d’ouest soufflant les eaux avec caresse, sans heurt, comme par inclination, ce roulis allant porté là. C’était une virtuosité qu’enrouler tel – une eau si grosse de sable, si grasse, si massive – c’était être pianiste et perdre sa mélopée dans les basses pour faire frémir quelques vagues ; c’était un rubato et la mer nous arrivait aux lèvres avant d’entendre le souffle de l’air.
Parler du vent d’ouest haletant sur les eaux, charriant un temps un monde si loin de Chypre, parler de ce vent comme des vents forts partant d’Amérique pour s’écraser perdus, étouffés sous les falaises imposantes d’Etretat et les croix de pierre, de granit et de sang breton, faire de Chypre un rivage marin et noir et bleu, quand ici la mer se dispute l’horizon avec les bruns de la montagne.
*
Certainement la confusion révélait-elle un autre type de beauté – croire à Chypre comme à la Bretagne – mais dans le même temps laissait un monde obstrué, celui de l’étonnement même. Le laurier de maman qu’elle croyait d’ici n’avait somme toute plus rien déjà de ce laurier qui, douloureusement, avec une peine infini, s’était efforcé maladivement à couvrir cette route de terre, à prendre sa part d’être, de vert, sur les marrons sablonneux pour rendre l’harmonie chypriote, harmonie en vert et or.

Léocade Lawrence- MacaDeb

- Messages: 30
Date d'inscription: 17/09/2009
Re: Le Laurier
Io Kanaan a écrit:Magnifique !
Je n'aurais pas voulu être le premier à le dire, on aurait pu m'imaginer partial.
mais rien ne m'empêche de le redire.
Magnifique !
Nilo, ego te absolvo.
_________________
... Tu lui diras que je m'en fiche. Que je m'en fiche. - Léo Ferré, "La vie d'artiste"
Re: Le Laurier
Merci pour cette lecture.

Carmen P.- MacadAccro

- Messages: 1187
Date d'inscription: 18/11/2009
Re: Le Laurier
Bel écrit ! Hier justement, je me faisais la réflexion de la dureté de l’eau, sous un ciel plombé. L’orage se préparait - celui du 13 Juillet - l’An dernier à cette même date, RAS... Le 14 sous des trombes d’eaux !
Merci.
Dam.
Merci.
Dam.
Re: Le Laurier
"coupler le souvenir du banal à l’expression des éclats immédiats"
je repars avec ça moi...
beau texte au "principe d'émotion"
je repars avec ça moi...
beau texte au "principe d'émotion"
Re: Le Laurier
Je n'ai qu'un seul et unique regret :
Celui de ne pas te lire plus souvent
Belle couronne.
Celui de ne pas te lire plus souvent
Belle couronne.
_________________
Sylvie
J'aime vraiment faire tourner les aiguilles des horloges à l'envers
Re: Le Laurier
Il y a une empreinte proustienne dans cette évocation du " laurier". Oui, c'est un bel écrit

Ratoune- MacadAccro

- Messages: 1618
Date d'inscription: 01/09/2009
Re: Le Laurier
Un retour en beauté, en douceur - sensible. J'ai pensé en te lisant au son d'un violoncelle, ce mélange de musique et de voix humaine, grave, mélancolique.
Pour ne pas en faire des tonnes, je dirais juste que tu donnes envie d'écrire, immédiatement, furieusement. Et c'est assez rare.
Z.
Pour ne pas en faire des tonnes, je dirais juste que tu donnes envie d'écrire, immédiatement, furieusement. Et c'est assez rare.
Z.

Zlatko- MacadAccro

- Messages: 1554
Date d'inscription: 30/08/2009
Age: 20
Localisation: Centre
Re: Le Laurier
Quel plaisir de te lire...Dans une complexe simplicité proustienne. J'ai extrait ce radium de la pechblende avec délice.
Swann,
Swann,

Swann- MacadAccro

- Messages: 924
Date d'inscription: 31/08/2009
Age: 60
Localisation: entre deux cafés
Re: Le Laurier
Ce texte est une surprise pour moi , qui ne t'avais lu que dans textes plus "compliqués" .
Tu es toujours chez toi ici, malgré tes passages éclairs .
Bonnes vacances!
Tu es toujours chez toi ici, malgré tes passages éclairs .
Bonnes vacances!
_________________
LaLou
Re: Le Laurier
Je rejoins, je crois les avis de chacun.
Et puis, chaque virgule est à sa place, chaque mot est à sa place. Et tu sembles être à ta place, dans cette façon d'écrire, et de se perdre un peu.
Et puis, chaque virgule est à sa place, chaque mot est à sa place. Et tu sembles être à ta place, dans cette façon d'écrire, et de se perdre un peu.
croire à Chypre comme à la Bretagne
Re: Le Laurier
Merci pour tous ces commentaires.
Je ne sais si mon texte les vaut, mais merci.
Avec mes amitiés à tous,
B.
Je ne sais si mon texte les vaut, mais merci.
Avec mes amitiés à tous,
B.
Dernière édition par Léocade Lawrence le Ven 16 Sep - 11:47, édité 1 fois

Léocade Lawrence- MacaDeb

- Messages: 30
Date d'inscription: 17/09/2009
Re: Le Laurier
Tout est dit - je juste relis ton texte poétique et je m'assoie sur la bordure de tes mots pour les mieux entendre. Solweig

solweig- MacadMalade

- Messages: 328
Date d'inscription: 05/09/2009
Age: 62
Localisation: Szczecin/Sablé-sur-Sarthe
Re: Le Laurier
J'ai fait le vœu de mettre mon aumône dans la sébile de tous les mendiants que je trouverai sous toutes les portes cochères qui mènent au Petit Etablissement de Crédit que je viens d'ouvrir au profit de ceux qu'en ont pas besoin. En particulier à la Treizième liste que j'vous ai filée.
Juste histoire de pas avoir bossé pour rien à les chercher pasque si j'compte que sur vous j'crains qu'y en ait qu'entendent pas le son de votre obole tombant dans leur coupelle.
Charité bien ordonnée...
Dédé.
Juste histoire de pas avoir bossé pour rien à les chercher pasque si j'compte que sur vous j'crains qu'y en ait qu'entendent pas le son de votre obole tombant dans leur coupelle.
Charité bien ordonnée...
Dédé.
_________________
Ciao les gonzesses, c'était Dédé.

Dédé- MacaDédé

- Messages: 1885
Date d'inscription: 04/09/2009
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